La consommation de la viande halal

La consommation de la viande halal a évolué depuis une trentaine d’années. Elle correspond à l’évolution de la démographie mais aussi à une évolution du pouvoir d’achat des musulmans. Cette évolution est-elle propre à la consommation de la viande dite halal ?

La consommation et la production de la viande dans le monde : bref aperçu

Depuis 1990, la consommation mondiale de viande a doublé. Ainsi, une partie de l’Occident (USA[1], Australie[2], Europe[3]) a vu ses habitants doubler leurs consommations de viande depuis une cinquantaine d’années. Mais cela n’est pas propre à l’Occident. Du côté des Brics[4], on constate que la consommation de viande en Chine (1,416 milliard[5]) a été multipliée par 4 pour atteindre 65 kg de viande par habitant. Du côté indien où la population atteint 1,463 milliard[6], la consommation reste très faible autour de 5kg/habitant/an. Rappelons qu’en Inde, des pratiques religieuses singulières font que le rapport à la viande diffère. L’inde est le quatrième pays où la consommation de viande est la plus faible après le Burundi, la République démocratique du Congo et le Bangladesh.

En Asie où le dynamisme se ressent aussi dans ce domaine. Selon le site « Notre monde en données », l’Asie occupe désormais la première place en termes de production de viande, contribuant pour une part substantielle à la production mondiale totale. Il s’agit d’une évolution significative par rapport aux décennies précédentes. Au début des années 1960, l’Europe et l’Amérique du Nord étaient les principales régions productrices de viande. Cependant, au début du XXIe siècle, leur part combinée a considérablement diminué, l’Asie devenant la région prédominante en termes de production de viande[7].

Au Moyen Orient l’évolution est tout aussi remarquable. La taille du marché de la viande comestible est estimée à 29,93 milliards USD en 2024, et devrait atteindre 33,20 milliards USD d’ici 2029[8].
Par pays, l’Arabie saoudite a actuellement la plus forte consommation de viande comestible, avec une part de 20,42 %, en valeur, du marché de la viande comestible du Moyen-Orient. Le pays augmente ses installations de production de viande pour atteindre l’autosuffisance dans la production de viande. Par exemple, l’Arabie saoudite prévoit d’investir 5 milliards de dollars pour stimuler la production de volaille, le Royaume visant à atteindre un taux d’autosuffisance en viande de volaille de 80 % d’ici 2025[9].

Afrique

Du côté africain la faible disponibilité des produits d’élevage, produit une consommation faible des viandes (20kg/habitant/an en moyenne sur le continent)[10]. Selon Statista[11], la moyenne de consommation en viande sur le continent africain est entre 0 et 50 kg par an par habitant alors que cette moyenne varie entre 50 et 121 kg dans le reste du monde.

Sur le continent africain l’évolution est toute aussi marquante mais relative par rapport au reste du monde selon les chiffres de la FAO[12]. Quelques pays africains en comparaison à la Chine :

Pays Production bovine en 2023 en Tonnes Production volaille en 2023 en Tonnes
Afrique du Sud 1 030 000 1 870 000
Egypte 663 452 2 160 000
Libye 6 482 131 077 
Tunisie 49 843 247 326
Algérie 138 000 458 094
Maroc 256 850 700 000
Mauritanie 31 579 4 911
Chine 7 530 000 25 630 000

Comparativement aux autre pays du Maghreb, la consommation de viande en Algérie est une des plus faibles. L’ensemble des pays africains reste en dessous des consommations en Occident. Comme nous l’avions évoqué plus haut l’Inde (faible consommation de viande)  se détache des autres membres du Brics tel que le Brésil ou la Chine.

Pays Consommation de viande par kg/an/habitant pour 2022[13]
Afrique du Sud 62,58
Egypte 31,88
Libye 42,9
Tunisie 30,82
Algérie 17,83
Maroc 31,59
Mauritanie 32,72
Chine 70
USA 121,71
Madagascar 5,34
Sénégal 20,74

L’ensemble des pays du Sud Global (à part la Chine, le Brésil et une partie de l’Amérique du Sud) se maintient à une consommation de viande en dessous de 60 kg /an/habitant pour l’année 2022.

La consommation de la volaille reste en tête dans le monde, avec un chiffre de 16,88 kg/an/hab devant la viande porcine, 15,13 kg/an/hab, devant le bœuf et le buffle à 9,33 kg/an/hab et loin derrière les moutons et les chèvres 2,01 kg/an/hab.

Dans tous les cas, le type de viande qui connaît un succès dans la consommation est la volaille. C’est la viande la moins coûteuse et c’est aussi la plus généralisée de par le monde du fait qu’elle ne rencontre pas d’interdits religieux comme le porc. 

Donc ce rythme de consommation mondiale nécessite un approvisionnement constant et donc une industrie de l’élevage pour satisfaire aux besoins de plus en plus grandissants. Ainsi le nombre d’animaux abattus pour satisfaire les besoins atteint 76,25 milliards de poulets. L’ensemble des bêtes abattues pour en consommer leurs viandes, nous avons selon le graphique ci-dessous des chiffres impressionnants pour l’année 2022 :

Poulet                                                                                       76,25 milliards

Canard                                                                                     4,19 milliards

Cochon                                                                                    1,51 milliard

Mouton                                                                                    695,48 millions

Chèvre                                                                                     543,79 millions

Dinde                                                                                       521,97 millions

Bovin                                                                                       309,87 millions

L’Europe

Si la consommation de la viande sur le vieux continent reste dans la moyenne supérieure, avec l’abatage de 22,7 millions de bovins en 2022. Cela reste en deçà de l’année précédente avec un différentiel de 1,1 % et même 5,3 % par rapport à 2018. La production de viande bovine de l’Union européenne a reculé de 2,4 % ; à 6,6 millions de tonnes.

L’abattage a reculé dans la plupart des pays européens excepté pour l’Irlande, et l’Espagne. Cette baisse devrait continuer en 2023.

La France

La France compte 960 abattoirs dont 233 à 263 abattoirs de boucherie répartis sur tout le territoire. Les abattoirs ont un rôle majeur dans les filières animales et dans la chaîne alimentaire en ce sens qu’ils constituent un point de passage obligatoire pour les animaux de rente dont la viande est livrée à la consommation.

La consommation française comme la plupart des pays d’Europe a tendance à baisser. Les raisons en sont multiples. Par exemple, entre décembre 2016 à décembre 2022, le cheptel bovin français a perdu 9,5% de ses effectifs, soit 837.000 vaches, réparties entre 494.000 vaches allaitantes (-11,4%) et 443.000 vaches de races laitières et mixtes (-7,7%). Entre 2021 et 2022, le rythme annuel de baisse est passé de 2,8% à 3,0%, Selon l’Institut de l’élevage. La tendance se renforce. L’émergence de plus en plus forte de revendications vegane ou végétarienne et antispéciste[14] place le rôle de la viande dans une position moins dominante dans la consommation des ménages français. La prise en compte du bien-être animal renforce la perspective des consommateurs à s’éloigner des produits carnés d’un côté et de l’autre cela complexifie la gestion industrielle de la production des viandes ce qui amène à la fermeture des petits et moyens abattoirs.

La viande halal

Mais paradoxalement la consommation de la viande halal enregistre une croissance de 15% des ventes dans les GMS (Grandes et moyennes Surfaces). Selon Catherine Takougang[15], la progression est assez significative chez les familles françaises de cinq personnes ou plus. Elle rappelle que près de 12 millions de foyers français se sont approvisionnés en produits certifiés halal selon NielsenQi[16]. Ce qui rend ce marché de plus en plus attractif pour une partie de l’industrie alimentaire française. Un rapport d’enquête de l’Assemblée Nationale[17] indique que « en nombre de têtes abattues, l’abattage sans étourdissement représentait, en 2014, 15 % des bovins et 27 % des ovins ». Il s’agit essentiellement d’abattages rituels halals puisque l’abattage rituel juif concerne seulement 1,6 % de l’abattage rituel en général, soit moins de 200 000 bêtes par an sur un total annuel de 9 millions d’animaux abattus. En 2016, 128 abattoirs de boucherie bénéficiaient de la dérogation pour pouvoir abattre rituellement, ainsi que 68 abattoirs de volaille. 

Mais la France n’est pas le seul pays européen à connaître une croissance dans le marché du halal. Ces dernières années, la demande d’aliments halals en Espagne a connu une croissance sans précédent. Selon les données du marché de gros de Barcelone, mercabarna, 56% du bœuf et 62% de l’agneau vendus sont abattus conformément à la loi islamique.

Est-ce propre à la France ?

Selon le site spécialisé Salaam Gateway, le marché mondial de la nourriture halal progresse de 6,2%.[18]

Effectivement le développement économique des différents pays musulmans et la progression démographique globale du monde musulman donnent une impulsion importante non seulement au marché alimentaire halal mais à tout type de produits dont les musulmans ressentent le besoin de  certifier halal. La mondialisation fait que les échanges des marchandises se développent de plus en plus.

La France qui compte une population musulmane importante s’inscrit dans cette dynamique de développement de l’alimentation halal ainsi que d’autres produits répondant aux besoins des français musulmans.

Selon l’Insee et son étude  sur la diversité religieuse en France (rapport IMMFRA23-D2 Insee référence 2023), 10% de la population est affiliée à la religion musulmane en 2020, soit 6.7 millions de musulmans. Cependant, de nombreuses sources contestent cette information, affirmant que les musulmans sont environ 8,4 millions, plus précisément une étude du sociologue François Héran. Dans son livre l’archipel français[19], Jérôme Fourquet, évoque d’autres chiffres. En effet selon ses recherches, il affirme que «Dans cette France qui vient, la part de la population issue des mondes arabo-musulmans représentera mécaniquement, du fait du renouvellement des générations, un habitant sur cinq, voire sur quatre, si la tendance haussière observée depuis le début des années 2000 se poursuit ».

Etude réalisée sur des enquêtes de terrain en 2016. Donc presque dix ans après, nous pouvons déduire que le chiffre des 8 millions reste peut être loin de la réalité. Mais dans tous les cas, la stagnation de cette population et donc de ses modes de consommation est très probable. La tendance générale de naissances chez les jeunes couples qui tournent autour de 3 enfants. Ces chiffres vont évoluer vers la baisse répondant ainsi implacablement à la loi sociologique du confort qui conditionne souvent le nombre d’enfants dans les couples. Face au ratio des naissances des grands-parents (ou dite la première génération) les descendants suivront le mouvement non seulement français mais mondial de compositions familiales postmodernes. Ce qui pourrait tendre vers des familles à 4 individus tout au plus à 5 individus. Evidemment cela reste au-dessus du ratio national général des naissances qui a tendance à baisser de plus en plus. Et donc la « surreprésentation » des citoyens musulmans est, et sera due à la diminution de naissances constatées dans les familles de plus en plus hétéroclites (….). Cela a forcément des répercussions sur la consommation des viandes dites halal et sur la pace de celles-ci dans l’industrie de la viande en France.

Si la consommation des produits et de la gastronomie française respectant des principes religieux pour les musulmans reste pour le moment un segment en forte demande, cela ne durera pas car ces français musulmans (supposés ou avérés) sont aussi impactés par les débats sociétaux autour du rapport à la consommation, à l’environnement. Les chiffres de la  consommation des produits certifiés halal iront forcément vers la tendance nationale française et européenne de la consommation des produits carnés. Selon Nielsen, à l’année, ce marché représente désormais 280Md’eurosz, contre 80 millions d’euros il y a dix ans. Resté longtemps à deux chiffres, le rythme de la croissance tend à se modérer avec une hausse des ventes de 5,2% sur un an[20]. Même certains pays du monde musulman où les nouvelles générations connectées au monde et aux débats de par le monde seront tout aussi impactés par le rapport à la viande, à l’animal, à l’environnement. Donc la certification halal risque de se renforcer dans différents types de produits mais la consommation alimentaire connaîtra elle aussi une stagnation.

La place de la viande dite halal dans le marché français est souvent source de polémiques lancées par les partis d’extrême-droite ou quelques associations de défense du bien-être animal. En effet, entre les replis identitaires – qui voient dans la visibilisation du marché halal, un signe marqueur de non intégration voire de remplacement des populations dites autochtones – et la tendance générale se renforçant pour faire cesser toute type d’abattage des animaux, la question ne cesse de revenir.

Dans tous les cas, la consommation de la viande halal en France a construit sa place malgré les hostilités. La question qui se pose alors aux consommateurs musulmans est de savoir si la consommation de la viande halal, qui est avant toute chose de la viande, occupera tout autant leurs quotidiens à l’avenir ?

L’IERH,

28/08/2025


[1] Population USA, 347,3 millions, https://www.unfpa.org/fr/data/world-population/CN, site du Fonds des nations Unies pour la population.

[2] Population Australie est de plus de 27 millions selon Australian Bureau of statistics, https://www.abs.gov.au/

[3] Population de l’Union européenne, plus de 450 millions selon https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/tps00001/default/table?lang=fr&category=t_demo.t_demo_pop

[4] Fondé en 2009 autour du Brésil, de l’Inde, de la Russie et de la Chine puis rejoints par l’Afrique du Sud en 2011 (…). Sans constituer ni une alliance, ni un bloc homogène aux positions unifiées(…) les Brics s’étendent dans la perspective de remettre en cause la prédominance occidentale sur l’ordre international. En janvier 2024, intégration de l’Iran, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de l’Ethiopie. Rejoints par l’Indonésie en 2025. https://www.iris-france.org/les-brics-montee-en-puissance-dun-club-non-occidental/, consulté le 4 août 2025.

[5] https://www.unfpa.org/fr/data/world-population/CN, site du Fonds des nations Unies pour la population.

[6] idem

[7] Notre Monde en Données est le fruit d’une collaboration entre des chercheurs de l’Université d’Oxford, contributeurs scientifiques du contenu du site web, et l’organisation à but non lucratif Global Change Data Lab, propriétaire, éditeur et gestionnaire du site web et des outils de données.

À l’Université d’Oxford, l’équipe de recherche est affiliée au Programme Oxford Martin sur le développement mondial, dont la mission est de produire des recherches universitaires sur les plus grands problèmes mondiaux, en s’appuyant sur l’analyse empirique de données mondiales.

[8] https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/middle-east-edible-meat-market

[9] idem

[10] https://www.inrae.fr/dossiers/quels-defis-elevages-durables/production-consommation-mondiale.

[11] Statista est une plateforme mondiale de données et d’intelligence économique avec une vaste base de données comprenant des statistiques, des rapports et des connaissances sur plus de 80 000 sujets provenant de 22 500 sources dans 170 secteurs. Fondée en Allemagne en 2007.

[12] FAO, Food and Agriculture Organization of the United Nations, 2025 selon https://ourworldindata.org/meat-production

[13] FAO (2024), https://ourworldindata.org/meat-production

[14] Né dans les années 70, l’antispécisme est un courant de pensée contestant l’idée que l’homme se place au sommet du règne animal. Les antispécistes estiment que tous les animaux, humains compris, sont d’égale importance, que leur sensibilité et leurs souffrances doivent être pris en compte. En conséquence, ils condamnent toutes les pratiques susceptibles d’oppresser ou de faire souffrir les animaux, telles que : L’élevage industriel ; Les spectacles d’animaux (tauromachie, cirque, show aquatique…) et les zoos ; La chasse ; La recherche expérimentale sur animal ; La consommation de viande et de tout produit d’origine animale, y compris leurs dérivés. https://lemagdesanimaux.ouest-france.fr/dossier-958-antispecisme.html

[15] Article du 2 juin 20252 sur  https://www.reussir.fr/lesmarches/halal-des-ventes-en-gms-en-croissance-de-15-en-deux-ans

[16] Agence privée internationale spécialisée dans le comportement d’achat des consommateurs avec une plateforme de business intelligence intégrant des analyses prédictives. Fondée en 1923.

[17] Rapport  de la commission d’enquête du l’assemblée atonale du 20 septembre 2016, https://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-enq/r4038-ti.asp

[18] https://salaamgateway.com/story/the-global-islamic-economy-202425-overview-muslim-consumer-market-size-and-trajectory

[19] L’archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée aux éditions Seuil, paru en 2019.

[20] Magazine Process Alimentaire, N°1372 du 9 septembre 2019.